La rage de Raja et la chanson algérienne engagée

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Message  Azul le Dim 24 Mar - 17:55

La rage de Raja et la chanson algérienne engagée

22 MARS 2019 À 10 H 00 MIN 1889
11 millions de vues pour le clip «Allo, le Système» qui révèle une chanteuse mais également une longue tradition de chants populaires de résistance.

Elle est apparue comme une comète musicale surgie du néant au moment où les mornes vendredis de notre pays se sont transformés en immenses scènes d’expression historique déterminée, pacifique et joyeuse. Quelques jours seulement après l’étonnante et pourtant bien réelle manifestation du 22 février, qui s’opposait à un cinquième mandat du président Bouteflika, le clip de la chanteuse Raja Meziane, Allo, le Système, traversait la stratosphère cybernétique pour se répandre en Algérie, mais aussi dans le monde, à la vitesse du son et avec une puissance d’impact à la mesure de l’événement qui l’avait inspiré.

Au cœur des symboles

Pour ceux qui connaissaient déjà Raja Meziane, ce fut quand même une surprise liée en grande partie à sa rapidité de réaction par rapport à l’apparition de son sujet dans la réalité. Et s’il n’y avait pas dans le clip des inserts d’images d’actualité sur les marches de protestation, certains auraient pu penser qu’elle avait préparé auparavant sa chanson-brûlot. Pour ceux qui n’avaient jamais entendu parler d’elle, ce fut une révélation.

Plutôt fulgurante, tant par l’effet de découverte de l’artiste que par le style et le punch de la frêle et charmante jeune femme qui libérait là des mégatonnes de rancœur et de révolte. Dans ce pamphlet en musique, la chanteuse arrive rapidement devant un téléphone public, pose son passeport et ses pièces de monnaie pour s’adresser directement au «Système» dans une scène que l’auteur de 1984, le Britannique Georges Orwell n’aurait pas dédaigné.

Elle se met à parler : «Allô, Système/ Tu m’entends ou suis-je en train de parler toute seule comme d’habitude/ Alors, écoute-moi bien, ô courtisan/ Je te l’ai déjà dit lors du quatrième (mandat)/ Oublie-moi, je ne mange pas de ce pain…» La scène du téléphone devient le refrain de la chanson jusqu’à la scène finale où Raja, avant de s’en aller tout aussi rapidement qu’elle est venue, lâche le combiné dans le vide, le laissant se balancer en émettant les bips d’absence…

Toute la créativité, simple mais terriblement efficace, s’appuie sur cet élément qui donne aussi le titre à la chanson. C’est un symbole lourd de l’incommunicabilité qui s’est installée entre les dirigeants et le peuple, et notamment sa jeunesse élevée au biberon des nouvelles technologies de communication. Un symbole aussi de la révulsion éprouvée à l’égard de privilèges exorbitants et du sentiment profond de se voir ignoré et méprisé.

Les couplets renforcent le propos central du refrain et en précisent le contenu, tel dans ce passage qui dénonce mais exprime aussi clairement une revendication : «Mille milliards se sont envolés/ Et vous continuez à être avides/ Et à traire la vache/ Vous vous êtes partagés la récolte et le pétrole/ Vous nous avez écrasés/ Mais aujourd’hui nous n’allons pas nous taire/ Nous n’avons pas peur/ La République, nous la voulons populaire et démocratique mais pas monarchique…»

Le reste à l’avenant. Mais si le clip de Raja Meziane peut paraître comme une comète dans les cieux d’une Algérie en ébullition, la trentenaire, originaire de Maghnia, ne sort pas du néant et elle n’a pas attendu la «Révolution du sourire» pour montrer ses belles dents à l’ivoire acéré et affirmer sa vocation artistique particulière. Dans les émissions de télévision où elle apparaissait et où l’on cherchait souvent à l’inscrire dans le jeu mièvre des starlettes, on la sentait mal à l’aise.

Elle s’en expliquait dans une vidéo filmée probablement en Tchéquie. Sur un fond de rue enneigée où défilent des passants emmitouflés, elle affirme notamment : «La voie que j’ai choisie est difficile. Avec tout mon respect pour les artistes qui ont choisi de faire ce qu’ils font, je ne suis pas là pour chanter ‘Je t’aime, tu m’aimes’. J’ai choisi la chanson engagée qui parle du peuple, des souffrances des gens où qu’ils soient. Ce sont des choses qui me touchent.»

Un père et des repères

Complètement vouée à ce choix, Raja Meziane y est parvenue par la conjonction de plusieurs éléments de son existence qui débute symboliquement en 1988. Il y a d’abord sa famille modeste où rayonne un père, professeur de sciences, décédé quand elle avait huit ans. Il lui a laissé notamment une guitare et un luth dont il jouait en amateur, privilégiant les chanteurs engagés tels que le Libanais Marcel Khalifa ou l’Egyptien Cheikh Imam. Dans un entretien accordé à mon confrère Meziane Abane (Une artiste révoltée poussée à l’exil, El Watan Week-end, 26/05/17), elle dira de son père : «Il ne cessait de me parler de révolutions dans le monde.

C’est lui qui m’a inculqué cette culture et donné cette rage. Il m’a appris à dire non et à dénoncer l’injustice.» La petite Raja entrera dans les Scouts musulmans algériens, une école de solidarité qui la marquera et où elle s’initie à la musique et au théâtre, pratique qui lui donnera le sens de l’expression corporelle, la maîtrise de la diction, mais aussi la découverte des mécanismes de mise en scène, toutes choses dont sa carrière de chanteuse profite, d’autant qu’elle écrit ses textes, compose ses musiques et scénarise ses clips, coréalisés avec son manager et mari, connu sous le pseudonyme de Dee Tox, devenu son label.

A ces références familiales et cet apprentissage artistique qui font rêver la jeune fille qu’elle est devenue, impatiente de déployer son talent, viennent s’opposer les dures réalités de la vie mais surtout celles d’un sous-système du Système, pourrait-on dire, dans le monde du spectacle. En dépit de son succès populaire considérable à l’émission «El Han oua Chabab» de 2007 dont elle sort deuxième, de son engagement immédiat dans une carrière artistique, elle fait l’objet de blocages divers et refuse surtout les compromissions. Elle déclarera : «Pour réussir en Algérie, il faut accepter les sorties, les dîners et beaucoup de choses indécentes que je n’ose évoquer.

En réalité, ils décident de tout et vous possèdent.» Elle connaîtra les sabotages de spectacles (micro coupé en pleine scène…), les intimidations et les chantages qu’elle décrit par le menu. En 2012, alors qu’elle doit se produire sur la scène du Casif à Sidi Fredj, on lui refuse de répéter avec l’orchestre. Elle constate alors que la loge de la chanteuse qui devait la précéder sur scène était entourée d’une petite foule, ce qui la laisse croire qu’il s’agit d’une grande artiste méconnue d’elle.

L’organisatrice lui aurait dit alors : «Tu ne la connais pas ? Pourtant c’est la fille d’un géant.» La claque est si douloureuse pour Raja qu’elle en tire la chanson Manich bent îmlaq (Je ne suis pas la fille d’un géant) où elle dénonce les turpitudes qui affectent le show-business national, si on peut le désigner ainsi, mais aussi, chemin faisant, le fonctionnement global du pays et de la société.

Extrait : «Vous avez coupé la lumière et fermé la porte/ Avant de nous ranger parmi les oubliés/ Vous nous prenez pour des chiens/ Que l’on peut acheter avec du pain mouillé/ Sors de ton bureau ô haggar (oppresseur)/ Tout cela ne t’appartient pas éternellement/ Le couteau est parvenu à l’os/ Sinon je ne dirai pas ces mots.» Elle dédie en fin de texte sa chanson aux artistes silencieux ainsi qu’aux disparus, citant Hasni, Maâtoub et Kamel Messaoudi, lequel inspire profondément sa carrière, dont elle a repris avec talent la chanson Ya hasra aalik ya denia.

Biya dhaq el mor

Les choses deviendront plus compliquées lorsqu’elle refusera de participer à la chanson collective Notre serment pour l’Algérie, hymne électoral du quatrième mandat. On fera comprendre à son manager que sa carrière est finie en Algérie. Elle ne pourra pas non plus poursuivre la carrière d’avocate dont les études et le stage l’avaient un moment retirée de la chanson. Puis viendra l’exil en Tchéquie…

Aujourd’hui, son répertoire comprend plusieurs titres remarqués qui confirment sa vocation d’engagement. On y compte Gouré chanté avec Ouled Haoussa, réquisitoire contre l’esclavage en référence à l’île de Gorē au Sénégal d’où partaient les bateaux négriers vers l’Amérique. Les Annaniche caricature les enfants gâtés des nouvelles castes aisées ou dominantes.

Lalla Maghnia est un hommage à la patronne spirituelle de sa ville natale, femme de tête au parcours exceptionnel, etc. Aujourd’hui, Raja Meziane apparaît comme une des figures de proue de la chanson contemporaine algérienne et son Allo, le Système caracolait il y a deux semaines à plus de 11 millions de vues, performance remarquable bien sûr liée à l’actualité. D’autres chanteurs et chanteuses se sont manifestés par des chansons remarquables qui viennent soutenir le mouvement populaire.

Il n’est pas question dans ces circonstances d’établir un hit-parade, mais l’on doit souligner que, par exemple, L’Algerino, avec Algérie, mi amor, avait capté 10 millions de vues il y a une semaine, tandis que Soolking avec Ouled El Bahdja, en seulement 24 heures, totalisait près de 5,5 millions de vues avec le clip Liberté, selon mon confrère K. Smaïl.

Nous ne disposons pas des scores de Fi Bali du duo Souad Massi et Hocine Sidi Bémol qui devrait évoluer vers des indices d’audience aussi importants. L’essentiel est bien de constater que cette production donne un aperçu éloquent de la profondeur de la fronde pacifique du peuple algérien. A propos de plusieurs époques et lieux, les historiens ont toujours souligné combien l’art produit à la faveur d’un événement était révélateur de son importance.

Ce qui se passe en Algérie nous renseigne aussi sur l’engagement des artistes auprès de leur peuple et nous amène à tenter de situer les sources de la chanson engagée. Aussi loin que l’on puisse remonter, nous trouvons trace de chants dénonçant les oppressions et les injustices. Il en existait probablement dès l’époque antique et on peut supposer, ou rêver, que les combats de Jugurtha contre les Légions romaines, ont été accompagnés de chants. Ceux qui nous sont restés datent de la colonisation française. Signalons le sublime et triste chant Biya dhak el mor (En moi, un goût amer), popularisé par Blaoui El Houari et écrit par un certain Cheikh El Hachemi Bensmir, né en 1877 à Oran.

Dénonciation de l’oppression, ce chant porté, dit-on, par les résistants envoyés au bagne, a valu à son auteur un séjour en prison. Pratiquement tous les poètes du melhoun et dans toutes les régions du pays ont produit des textes du même genre qui devaient parfois emprunter les voies de l’allusion, du double sens et du symbole pour échapper à la censure et aux représailles. Cheikh Mohand ou M’hand en a laissé quelques exemples fameux, ouvertement séditieux, tel ce poème dénonçant les suppôts du colonialisme où il clamait que «De Tizi-Ouzou à l’Akfadou, nous avons juré d’être brisés mais de ne point nous incliner.» Avant d’ajouter : «La calamité est préférable là où les chefs s’avilissent.»

El Anka, Baaziz et autres

La production de poèmes populaires à cette époque n’a pas toujours donné lieu à des chansons, mais la plupart des chansons existantes (ou demeurées en mémoire) s’appuyaient sur des textes de ce répertoire. Nous pouvons citer également le chant émouvant des femmes chaouies, Ya rabi Sidi… (Ô Dieu, notre Seigneur), ou oranaises, Halli dhik el touiqa (Ouvre la lucarne), sur leurs enfants mobilisés de force durant la Première Guerre mondiale.

Il s’agit là de textes de lamentation mais, même sur ce registre, ils portaient une dimension politique profonde en appuyant indirectement le mouvement de désertion. La chanson engagée n’est pas toujours directe et elle peut s’exprimer de maintes manières, notamment quand les circonstances empêchent de s’exprimer librement. Ainsi, Le temps des cerises, associée aux Communards de Paris terriblement réprimés en 1871, soit en même temps que les combattants de l’insurrection algérienne, est une chanson d’amour.

Ces textes à symboles sont nombreux dans le patrimoine musical de résistance en Algérie, du fait de la dureté de la répression coloniale ainsi que des aptitudes développées dans les doubles sens ou sens cachés que recèlent des répertoires, comme l’andalou où les mots parviennent à se jouer des interdits. Avec le mouvement nationaliste puis la guerre de Libération nationale, sont apparus les chants patriotiques et il n’est pas anodin qu’ils aient été repris par les jeunes manifestants d’aujourd’hui quand ils pouvaient les ressentir jusque-là comme des obligations scolaires. Mais un chant de liberté conserve son sens même si le contexte a changé.

Ce glissement peut prendre des formes étonnantes comme avec le chant patriotique Min djibalina (De nos montagnes) dont la musique est celle du chant militaire français Sambre et Meuse, ce qui permettait alors de dissimuler des paroles nationalistes sous un air autorisé tout en suggérant que le combat des Algériens était aussi légitime que celui des Français contre l’Allemagne.

L’émigration a constitué un autre terreau avec ses chants d’exil sur les dures conditions de travail et d’existence et sur l’éloignement des siens et de la patrie. Il perdurera après l’indépendance et fera parfois la jonction avec la situation nouvelle du pays comme dans le cas de Slimane Azem, connu pour ses chansons critiques à l’encontre du pouvoir. Tout mouvement artistique, et donc musical aussi, prend source dans un contexte précis à partir d’éléments historiques, sociologiques, économiques ou politiques. Ce n’est pas un hasard si le Printemps berbère de 1980 s’est accompagné de la naissance de la chanson kabyle moderne (Aït Menguellet, Iddir, Djamel Allem…).

Pas un hasard non plus si l’apparition du raï et son extension d’une région vers l’ensemble du pays ait correspondu aux émeutes de jeunes dans plusieurs villes avant l’apogée d’Octobre 88. Et que les premières apparitions en France de ce genre aux textes «politico-amoureux», comme les décrit le sociologue culturel Hadj Miliani, aient eu lieu au moment des révoltes de banlieues et de la fameuse marche pour l’égalité de 1983.

Parfois, la chanson précède le mouvement social, parfois elle l’accompagne. On peut dire que les deux se mêlent pour l’Algérie. Les causes du mouvement actuel étaient lisibles dans le chef-d’œuvre du chaâbi Sebhane Allah yal’tif (El Anka sur un texte de Mustapha Toumi), dans les balades subversives de Baâziz ou, plus proche, dans les groupes de la nouvelle scène algérienne (Démocratos, Freeklane, Ifrikya Spirit…) et les chants de supporters de stade. Aussi, Raja Meziane est bien la fille de son père mais aussi l’héritière d’une riche tradition où l’âme du peuple s’est réfugiée pour rejaillir plus tard. Soit en ce moment-même. Ameziane Ferhani
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