À bâtons rompus avec l’écrivain Louenas Hassani : comment du personnage de Nedjma naquit celui d’Addis dans La coureuse des vents

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À bâtons rompus avec l’écrivain Louenas Hassani : comment du personnage de Nedjma naquit celui d’Addis dans La coureuse des vents

Message  laic-aokas le Mer 4 Jan - 11:22

À bâtons rompus avec l’écrivain Louenas Hassani : comment du personnage de Nedjma naquit celui d’Addis dans La coureuse des vents


Louenas Hassani, ce natif d’Aokas qui a quitté l’Algérie en 2001 pour continuer ses études à Paris, immigre au Canada en 2006 où, enseignant, il a récemment mis sur les étals son premier roman : La coureuse des vents. Louenas Hassani collabore avec plusieurs médias électroniques où il nous régale à chaque fois avec ses contributions de haute facture… Voici notre discussion à bâtons rompus avec lui.  
 
 

 
Hafit Zaouche: Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à écrire ?
 
Louenas Hassani: Je crois que le passage de la lecture à l’acte de l’écriture est une somme de facteurs quasi innombrables. Me concernant, la conscience de l’écrit était en moi dès mes premières lectures, aussi bien en langue arabe qu’en langue française, en lisant de l’information périssable dans les journaux et magazines ou en lisant des livres. Je suis journaliste de formation. Dans notre culture, on voue un culte presque sacré au poète, à l’écrivain, à l’agent social de la transmission des savoirs, et donc de la mémoire. J’ai tôt dans ma vie été fasciné par la beauté et la richesse de nos veillées nocturnes. Quand des proches avec leur famille frappaient à la porte, après le dîner généralement, nous étions d’ores et déjà transportés par le possible de la nuit immanquablement prolongée. Et en tant qu’enfants, nous étions persuadés que nos parents toléreraient que l’on y soit. Sans qu’ils le disent explicitement, ils savaient que c’était aussi un espace puissant de la transmission, une occasion rare pour s’enquérir de la simplicité comme de la complexité du monde. L’ethnologue allemand Léo Frobenius(1873-1938) disait que de tous les peuples qu’il avaient connus, personne n’avait comme les Berbères l’art de conter et de raconter, et il avait raison : il y a dans chacune de nos familles quelqu’un, un homme ou une femme, dont la parole est le miel même, dont la communication est un tapis volant pour survoler les contrées infinies de l’imaginaire et des eaux mémorielles. J’ai toujours dans ma tête la chambre de feu de grand-mère. D’ailleurs, à chaque fois que je rentre pour des vacances, je m’empresse d’aller visiter cette chambre où, enfant, je me levais à l’aube avec ma grand-mère, alors que le feu léchait suavement le bois du frêne et le café moussait sur la braise en affranchissant ses chevaux d’agréables senteurs. Grand-mère est une conteuse, comme toutes nos grands-mères et nos mères. Aux premières lueurs du jour, les étoiles s’en allaient, et le pays prenait les eaux solaires. J’étais déçu ; l’école était pour bientôt, les vermisseaux de l’angoisse grouillaient en moi. C’était des moments qu’on aurait dit, comme disent nos mamans, dérobés au paradis. J’ai écrit il y a longtemps un texte où je disais que tous les miens étaient des poètes : les fous, les menuisiers, les pêcheurs, les enseignants, les fermiers, les ouvriers, les chômeurs, les maçons, etc. Par exemple, j’étais entouré dans ma vie de beaucoup de maçons ; mon père est un maçon, j’ai un oncle qui est un maçon, j’ai plusieurs cousins proches qui sont des maçons, plusieurs voisins, des amis. Et fait commun, ils ont tous une manière singulière de raconter. Ils posent un regard sur le monde qui est un mélange de poésie et de mathématiques. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard qu’ils soient généralement des gens ouverts et qu’ils qui ne succombent pas facilement aux sirènes idéologiques de l’islam politique : ils ont un œil sur le monde comme le fil à plomb de la rectitude verticale, ils ont le théorème de Pythagore au centre de leur exercice quotidien.  Pourquoi je raconte cela ? Et bien pour la simple et bonne raison que j’ai toujours pensé que notre mémoire est partout et qu’il suffit d’en glaner les fruits.       

Votre première  œuvre est intitulée « la coureuse des vents», un hymne à la paix, à la tolérance et au vivre ensemble. Pouvez-vous la résumer pour nos lecteurs ?

 
J’ai structuré La coureuse des vents un peu comme Nedjma de Kateb Yacine. Il y a beaucoup de recours à la mémoire, les époques se chevauchent et se télescopent, la trame fracasse les frontières et les distances pour mieux aboutir à un espace finalement qui nous appartient tous. Addis, le personnage disons autour duquel se construit la trame romanesque, abolit une à une les frontières. Au fond de nous, nous nous vantons tous d’être des humanistes, des êtres généreux, des anti-racistes, des philanthropes, mais la réalité du monde, à plus forte raison celle de l’Afrique du nord et de l’Orient, est à notre image. L’Autre nous est un étranger, ne nous est pas un possible avec lequel nous pouvons regarder le monde pour aller et regarder plus loin. Alors, j’ai imaginé un personnage —bien entendu l’imagination, elle  aussi, ne puise pas dans le néant, mais dans un vécu, dans des lectures, etc. —  qui a en lui un tas d’identités, qui a un peu de chacune de ces identités qui séparées deviennent facilement meurtrières. Comment serait une femme pétrie de tant de cultures, qui a en elle de toutes les religions, qui a dans sa lignée un peu d’Afrique, un peu d’Orient, un peu d’Occident, qui tient aussi bien d’Averroès que de Voltaire, de Rimbaud comme de Césaire, et qui est une historienne? Elle ne peut qu’être ouverte sur le monde, elle ne peut que rêver d’un monde comme celui que survolent les oiseaux migrateurs, c’est-à-dire qu’ils n’y voient ni frontières, ni lignes courbes, ni lignes brisées ; il n’y a pas de différence entre un espace et un autre. La somme de toutes ces identités qui coulent en Addis aboutit à un État comme le Tijna, l’oasis démocrate, universelle, égalitariste, laïque, plurielle… un État fantasmatique qui est en chacun de nous, en vérité : nous rêvons tous du plus beau pays du monde pour nos enfants pour qu’ils s’épanouissent sans peur, pour qu’ils y réalisent tous leurs rêves. 

Aokas
 
Vous avez beaucoup voyagé. Que représentent les voyages pour vous ?
 
Carlo Goldoni, le père de la comédie italienne moderne, disait ceci : “Qui n’a pas quitté son pays est plein de préjugés”.  Pourquoi le pouvoir algérien a peur d’ouvrir le pays sur l’Autre ? Sa pratique de l’État et de la gouvernance est des plus opaques au monde. Tantôt il brandit l’argument de “la légitimité historique” pour continuer à puiser dans la conscience affective et dans le complot de la main étrangère les somnifères les plus puissants pour prolonger le sommeil des masses, tantôt il brandit la menace du terrorisme islamiste qui a détruit tous les pays musulmans qui ont été les espaces des révolutions dites arabes pour dissuader toute opinion subversive. Eh bien, il nous refuse cette ouverture, parce que la pratique de l’inter-culturalité, parce que le touriste, parce que l’Autre, celui ou celle qui vient d’ailleurs, va forcément arriver chez nous avec d’autres vérités qui relativiseraient la vérité de l’État idéologique, une et uniforme. Oui, le roman n’aurait certainement pas été le même sans les routes qui proposent mille et une façons de vivre et de regarder le monde. Le voyage est la maison de la tolérance. Même si la tolérance est une conquête de la modernité, Cordoue en Andalousie était l’une des premières expériences humaines de la tolérance dans l’Histoire. Cordoue était gouvernée par des musulmans, des juifs, des chrétiens. La civilisation «arabo-musulmane» n’aurait pas eu lieu sans les apports innombrables de l’Autre, sans le voyage, sans le commerce qui ouvrait de nouvelles routes pour la rencontre et l’échange. Un homme n’est jamais le même avant et après le voyage. Cela dit, il y a moult façons pour voyager. Le livre en est l’un des moyens ; la chanson, l’art, le sport, les études, la correspondance… Les Jeux olympiques sont une manifestation qui a été cherchée dans le meilleur de l’homme. D’aucuns, des gens influents généralement, disent qu’il faut arrêter les hymnes nationaux et patriotiques qui louent la violence et la guerre pendant ces jeux et laisser place à l’hymne au sport et à la rencontre universelle.  Au fond de tout patriotisme, il y a la guerre, disait Jules Renard, voila pourquoi je ne suis pas patriote ! J’ai la chance, si on peut parler de chance, d’avoir vécu et effectué des études dans trois capitales et métropoles différentes (Alger, Paris, Ottawa, Montréal et Marseille). Ce que l’on y découvre est que la grandeur ou la petitesse n’est le propre d’aucun de ces espaces ; il y a seulement des pays qui se sont dotés d’outils pour perpétuer et protéger un tant soit peu leurs institutions démocratiques et d’autres qui considèrent que l’école, l’université et les élites n’existent qu’au service de l’idéologie ou des idéologies de l’État-nation. Regarde par exemple nos jeunes hommes après leur retour du service national dans d’autres wilayas ou régions : ils ont des amis qui s’étirent sur tout le territoire du pays, ils ont vécu des histoires d’amour qui les ont grandis, il y en a même qui y trouvent la femme de leur vie, etc. Le voyage est l’un des plus puissants antidotes contre l’intolérance.
 
Comment vous avez eu l’idée d’intituler votre œuvre « La coureuse des vents» ? 
 
J’avais écrit sur le site KabyleUniversel il y a quelques années une nouvelle que j’ai intitulée Akawel le Touareg, le coureur du vent. J’avais écrit la première partie en me disant que la suite coulait de source. Un ami m’avait dit alors que la nouvelle avait été traduite en norvégien ou quelque chose du genre. D’ailleurs, mon ami me l’a confirmé bien récemment et m’a promis de faire une recherche pour retrouver la source. Alors, je me suis efforcé pour lui en trouver une suite, mais je me suis vite retrouvé à abolir des choses et à élever d’autres choses sur les décombres de ce qui restait. Du coup, au bout de trois mois, j’avais le jet premier de La coureuse des vents ; il ne me restait plus qu’à toucher et à retoucher, à faire un travail minutieux des sources. Je suis un produit des sciences humaines ; les concepts, les références, les renvois sont très importants. Mais j’ai envie aussi de te raconter pourquoi il m’était facile en si peu de temps de terminer le récit ; c’est parce que j’avais plein d’écrits où je pouvais puiser, j’avais d’autres manuscrits que je travaillais, des références où je pouvais approfondir davantage les thématiques de l’histoire.     
 
 
Vous l’avez dit à maintes reprises dans votre roman que l’identité est quelque chose qui change tous les jours. Pouvez-vous être plus explicite ? 
 
L’identité est pour moi la somme de toutes nos expériences, de toutes nos lectures, de toutes nos rencontres, de toute la géographie que nous avons arpentée, de la mémoire qui nous a été transmise, du capital symbolique dont nous baignons, etc. Héraclite, le philosophe grec, disait que l’on ne se baigne  jamais deux fois dans le même fleuve. Parce que l’eau d’hier, d’aujourd’hui ou de demain n’est pas la même ; elle coule tout le temps. Mais si l’on se pose la question du point de vue du baigneur maintenant, on aboutirait presque à la même conclusion : le baigneur d’aujourd’hui n’est pas celui d’hier et ne sera pas le même demain. Ce n’est pas mathématique, mais entre hier, aujourd’hui et demain, le baigneur aura vécu d’autres expériences, appris de nouvelles choses ; fait des rencontres, voyagé peut-être, etc., si bien que sa perception du monde est aussi mouvante que l’eau du fleuve. Amin Maalouf, dans son essai célèbre, Les identités meurtrières,  dit à juste titre que l’identité est comme une empreinte digitale. Nous sommes différents de nos pères et de nos mères comme nous sommes différents de nos enfants. Le moindre espace temps, le plus court des instants peut accueillir une expérience nouvelle et originale qui singulariserait davantage une personne.

En terminant votre délicieux roman, on a compris que vous nous poussez entre autres à découvrir l’Autre, à ne pas avoir peur de l’Autre. Pourquoi ? 

 
Quand j’étais enfant, j’ai vécu de six à huit mois de l’année avec une Française comme voisine. Elle était l’épouse d’un cousin. Ils sont aujourd’hui tous les deux décédés.  Notre cousine et voisine française passait plus de temps en Algérie qu’en France. Elle adorait la Kabylie. Elle était une femme d’une grande générosité. Je me souviens comment elle apprenait à ma mère des recettes nouvelles de préparation de toutes sortes de confiture à partir des fruits de la maison, comment elle diversifiait et ouvrait sur d’autres possibles gastronomiques la manière qu’avait ma mère de rôtir ou de cuire les viandes. En somme, elle ouvrait sur le monde la cuisine de ma mère. Elle l’ouvrait sur des possibles gastronomiques nouveaux. Regarde comment nos jeunes filles — rarement, nos jeunes hommes !— qui sont en train de magnifier et d’élever dans les cimes notre gastronomie.  Il y a immanquablement dans cette évolution l’Autre, les apports d’autres régions, d’autres pays, des medias.  Je n’ai pas l’espace suffisant pour m’étaler davantage, mais le moins que je puisse dire est qu’une expérience comme celle avec notre voisine est riche et enrichissante. Il en va de même pour toute chose, pour tout ce qui peut nous grandir politiquement, économiquement, historiquement, culturellement, etc. Personne aujourd’hui ne peut nier l’apport de l’Autre dans notre découverte du monde, dans notre décolonisation même. L’histoire nationale a été mythifiée, bardée de héros positifs jusqu’à la lie ; la guerre n’a pas abouti à l’indépendance uniquement par les armes, mais grâce aussi, sinon davantage à la diplomatie qui a su jouer sur le mouvement de la décolonisation planétaire, mais aussi grâce aux hommes et aux femmes, des Français et des Françaises surtout, qui nous ont soutenus, qui ont partagé avec nous leurs idéaux, broyé du noir avec nous quelquefois, qui se sont mariés avec les nôtres. Jean Séanc, le grand poète qui a épousé la nationalité algérienne, a propulsé dans le monde la question algérienne ; Jacques Vergès, René Vaultier, Jean Paul Sartre, Frants Fanon, la liste est très longue. Les premiers acteurs du mouvement nationaliste pour libérer le pays des jougs du colonialisme étaient formés essentiellement dans la culture de l’Autre quand ils n’étaient pas quasiment formés en France ; l’apport de l’immigration était indéniable. Tu sais, le fanatisme, l’intégrisme surtout religieux est centré sur la vérité indiscutable et indiscutée ; les trois monothéismes que nous connaissons sont fondés sur des systèmes théologiques d’exclusion réciproque, pour reprendre un thème cher au penseur Mohaemd Arkoun ; chacune des trois vérités exclue du bénéfice de la vérité les deux autres. Autrement dit, maintenant que les idéologues s’approprient facilement l’espace public, ils sont dans une sempiternelle construction de l’ennemi : l’Autre, le dissolu, le mécréant, le matérialiste, celui qui a dévoyé les livres sacrés, l’aliénateur, etc. Ce que je dis est valable pour l’extrême droite occidentale, pour l’islam politique comme pour les intégristes juifs qui ne veulent même pas entendre parler d’un État palestinien. Tous les fanatismes ont peur de l’Autre, parce que l’Autre veut dire la pratique de l’inter-culturalité et du vivre ensemble, et donc la relativisation de toutes les vérités pour en faire des vérités qui ne sont à la fin que le fruit d’un espace temps, d’une histoire, d’une culture. Le départ des juifs d’Algérie, au-delà de toutes les questions politiques épineuses, est un drame pour l’Algérie. Par exemple, un juif séfarade d’Algérie parti en Israël se sent plus algérien qu’Israélien aujourd’hui.

Votre roman n’est-il pas trop utopique quand on voit quelques  grandes démocraties refuser de recevoir des réfugiés Syriens parce qu’ils sont musulmans ? L’occident a peur de l’Autre ! On ne peut qu’être pessimiste pour l’avenir de l’humanité, non?


Louenas Hassani, La coureuse des vents, roman, Ottawa, Les Éditions L’Interligne, 2016, 266 pages
Jack London, un écrivain très lu dans ma région, disait justement que Le pessimisme est la forme supérieure de l’optimisme.  Ça peut paraître banal comme réflexion, mais à s’y pencher de plus près, du moins d’un point de vue qui nous intéresse en ce moment, on peut déduire qu’en effet le désastre lui-même est une expérience sur laquelle on peut ériger une patrie qui accueillerait tous ses enfants. Le feu de forêt est essentiel pour le renouvellement de l’écosystème et sa préservation. Quant à l’occident dont tu soulignes, et à juste titre, la montée en puissance et terrifiante de la xénophobie et du rejet de l’Autre, eh bien, j’ai envie de te répondre qu’il faudrait avant ça se regarder le nombril. Regardons tous ces pays musulmans détenteurs de la vérité absolue, tous ces prêcheurs prompts à dégainer des fatwas de la mort pour des cheveux qui dépassent, des millimètres carrés de tissu en moins, combien ont-ils accueilli de réfugiés, j’allais dire de frères en religion ? Mis à part le Liban, pays frontalier de ces zones de guerre, qui accueille des millions de Syriens, les autres pays dits arabes et musulmans ne se sentent même pas concernés. Au-delà des discours pompeux, des déclarations sonores et solennelles de nos politicards, au-delà de toutes les bonnes intentions du monde, au-delà de tous ces prêches incendiaires sur l’immoralité de l’Occident, qui est l’immoral dans tout ça ? Je vais te raconter une histoire simple que je vérifie tous les jours : le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, je me tiens aux faits, contrairement à la peur quasi-maladive du parti conservateur qui était au pouvoir, à Ottawa, a placé l’accueil des réfugiés syriens au centre des thèmes essentiels sur lesquels il a accès son argumentaire pour être élu. Il a promis un minimum de 25 000 réfugiés à accueillir chaque année pour les quatre ans à venir. C’est peu tu me diras, je te dirais même que c’est très peu, mais l’action est là, c’est un fait. Les Canadiens ont suivi ; soit ! Nous sommes riches, nous avons une belle qualité de vie, se sont-ils dit, il faudrait partager un peu. Chaque province s’est empressée d’accueillir son lot de réfugiés. Des premiers ministres et des hommes connus ont accueilli chez eux, avec l’argent de leur poche, des hommes et des femmes qui fuient la guerre. Les medias sont appelés à la rescousse pour déconstruire dans les opinions la peur de l’étranger. Parce que la peur est aussi humaine. Est-ce qu’il y a des racistes et des extrémistes au Canada ? Oui, comme partout ailleurs, mais la différence avec nos pays c’est qu’ils sont conscients de leur imperfectibilité et ils font de leur mieux ; à l’école, dans la rue, dans les espaces publics, pour qu’il n’y ait plus aucun enfant qui a peur de l’Autre. Et qu’ont fait les propagateurs du wahhabisme, les pays du Golfe, les prêcheurs des puretés premières ? Qu’ont-ils fait de la parole du prophète selon laquelle il n’y avait de croyant que celui aime pour son frère ce qu’il aime pour lui-même ?  Et dire qu’ils continuent d’enfariner les ouailles dans le monde entier.

Êtes-vous un partisan du «  Melting pot » à l’anglaise ? 

 
Le Melting pot est au départ un modèle d’assimilation des populations dans une société homogène. Toutes les références d’origine s’effacent pour laisser place à quelque chose qui est partagé par tout le pays. Le concept lui-même vient d’une pièce de théâtre d’un écrivain britannique, Israel Zangwill (1864-1926), dont le message essentiel était que les nouveaux arrivants aux USA pouvaient devenir Américains et adhérer aux grands principes de la nation : démocratie, liberté et responsabilité civile. Mais les revendications pluriethniques, pluri-religieuses, voire politiques, des années soixante ont exacerbé les tensions communautaristes et ont commencé à remettre en question ce modèle du vivre ensemble et de mixité sociale.  Ceci dit, je pense que ta question concerne surtout le multiculturalisme anglo-saxon et son modèle on va dire d’îlots disparates qui ne se rencontrent rarement ou jamais, mais qui sont rattachés par leur appartenance au même espace, enfin quelque chose dans ce sens. Eh bien, j’ai envie de dire que le multiculturalisme communautariste a lamentablement échoué, comme a échoué d’ailleurs le modèle républicain assimilationniste français. Ils ont été tous les deux débordés par des réalités nouvelles ; ils n’ont pas réfléchi profondément leur apport à la culture de l’Autre, surtout que l’écrasante majorité des immigrants étaient au départ originaire de leurs ex-colonies. Les tensions communautaristes ont cependant des origines diverses : la ségrégation de tous genres, la précarité, l’accès à l’emploi,  l’ascenseur social, etc. Néanmoins, on ne peut nier l’exacerbation de ces tensions par des phénomènes nouveaux : l’islam politique qui donne une identité à tous ces gens et qui est doué d’une capacité phénoménale d’organisation caritative, les revendications des pays d’origine, la mondialisation de l’information… Je suis pour une laïcité sans adjectif, une inter-culturalité qui partage le couscous, la culture et le savoir, mais qui affranchit du dictat du groupe pour libérer l’individu en chacun.

Un mot sur l’élection de Sadiq Khan, un musulman, comme maire de Londres ? 

C’est une question qui étaye davantage la complexité de la question précédente. Pourquoi est-il plus facile d’être le maire de Londres que d’être un simple député ou directeur d’une école en France ? Au Canada, une réfugiée afghane qui est arrivée au pays en 1994 est ministre de l’immigration et des communautés culturelles. Ici, nous sommes dans un modèle multicuturaliste d’inspiration anglo-saxonne. En Grande-Bretagne, au Canada comme aux USA, tout le monde ou presque peut occuper les plus grandes responsabilités de l’État. Je pense que l’une des raisons, je n’en suis pas un savant, qui expliquent cela est l’histoire migratoire de ces pays. Dans le cas de l’Amérique du nord c’est bien plus simple ; c’est une terre d’accueil, c’est le Nouveau Monde. Dans le cas de la Grande-Bretagne aussi, il y a une histoire migratoire d’abord européenne et qui est très ancienne, une autre histoire qui est rattachée à la révolution industrielle et une autre à celle de l’immigration massive des populations des pays du Commonwealth après la deuxième guerre mondiale. Cela dit, je pense que le multiculturalisme anglo-saxon s’accommode tant bien que mal des communautés et des appartenances ethniques ou religieuses. Je puis rajouter à cela la vision disons économique du pays ; c’est le pays de la finance où la rentabilité et la gestion des décideurs est centrale. Le réfugié d’aujourd’hui peut être le premier ministre demain.

Des voix en Europe s’insurgent contre cette élection qui voit en elle le début du déclin de l’Occident chrétien. Qu’en pensez-vous ?  

 
L’extrémisme provoque l’extrémisme. L’occident se rend compte que la mondialisation économique et informationnelle abolit les frontières et ouvre des espaces nouveaux pour la circulation aussi des personnes. Il réalise que la politique de l’Autruche et la politique de la division pour régner vis-à-vis des ex-colonies sont infructueuses. Du coup, il se retrouve dans des politiques de rafistolage d’urgence qui ne pensent pas le vivre ensemble à moyen et à long terme. L’Occident est débordé par les flux migratoires comme par les populismes. L’émotion et l’instantané remplacent la raison. Aux oubliettes les J’accuse… ! de Zola, l’Affaire Calas et Voltaire, les prises de positions courageuses de grands intellectuels. Par ailleurs, il faut dire aussi que les crises économiques et sociales sont d’habiles constructrices de boucs émissaires. Alors on revisite les théories du choc des civilisations, du monde judéo-chrétien, des racines chrétiennes, des races supérieures et autres inférieures. Je ne suis pas un spécialiste pour tenter une réponse plus au moins scientifique, d’ailleurs personne ne peut dire est-ce la fin ou non de l’Occident, mais je peux au moins dire que l’histoire nous apprend que la civilisation est comme le feu ; aujourd’hui, il prend ici et s’éteint ailleurs; demain, il prend ailleurs et s’éteint ici. Autrement dit, il n’y a pas de civilisation éternelle.      

Le personnage principal de votre roman est une femme, pourquoi avoir choisi une femme ? 

 
Je pense que le plus grand roman algérien est Nedjma de Kateb Yacine, et il a comme une héroïne une femme. Mais une héroïne marginale qui ne fait pas directement l’histoire. Ce sont les gens qui orbitent autour d’elle qui imposent une marche à l’histoire. Pour ainsi dire, elle fait l’histoire sans qu’elle le veuille. Tout le monde est amoureux d’elle, il y a de l’histoire en elle, elle est le fruit ou le résultat d’un viol, elle a en elle, comme Addis, de bien des pays, c’est une femme aux origines obscures comme est l’histoire humaine finalement. Nedjma est à la lisière du mythe et de l’histoire, elle est une femme épouse, une femme amante, une femme fatale, elle est la conjugaison plurielle d’un pays. L’Algérie. Elle est aussi bien affranchie que soumise. Addis est plus libérée que Nedjma. Nedjma évolue davantage dans la tradition, Addis fait l’histoire, assume sa féminité et veut la porter au monde pour que les femmes assument ou retrouvent leur égalité naturelle, comme l’est finalement la femme touarègue depuis toujours. Mon personnage central est une femme aussi parce que j’ai voulu redonner la parole au silence, à l’indifférence, à la mémoire qui n’aurait pas été possible sans la parole féminine derrière le métier à tisser, sans nos femmes, ces lampes du dedans !, qui couvaient la mémoire… sans l’argile, la poterie, le chant… Il est difficile d’imaginer aujourd’hui nos femmes prendre un café sur une terrasse publique à une heure tardive de la nuit, alors qu’au douzième siècle déjà Averroès disait que sans l’égalité Homme-Femme une société se prive de 50% de ses moyens.  Dans les années trente et quarante nous avons déjà eu des femmes poètes, chanteuses, écrivains ; dans les années cinquante nous avons eu des Bouhired et des Drif, des femmes qui inspirent le cinéma mondial… Pour que l’on pinaille aujourd’hui sur les jupes des étudiantes et sur la légitimité ou non de la décision du serveur qui ne sert pas une femme parce qu’il n’y a pas son tuteur. Légalité est une pratique qui passe par l’écriture comme par la vie de tous les jours.   
 


Votre écriture est à mi-chemin entre la poésie et la prose. Pourquoi avoir choisi cette manière d’écrire?

 
Je ne sais pas est-ce que j’ai vraiment choisi mon style, mais cette écriture hybride m’ouvre davantage d’espaces et me procure plus de liberté. C’est une écriture de ponts entre la poésie dont on a affublé vulgairement le Sud et l’Orient pour faire court et la prose que l’on dit appartenant plutôt à l’Occident, puisque plus portée sur la rationalité et le raisonnement. Bien entendu, c’est archi faux. Le roman tel que nous le connaissons aujourd’hui est, comme bien des choses, une construction historique. Faudrait-il que je parle ici de notre Apulée et du premier roman peut-être de l’histoire, L’âne d’or ? Personne n’a l’apanage de la rationalité, chaque culture apporte au monde sa petite brique dans l’Histoire. Qu’est-ce que Copernic sans les astronomes musulmans, par exemple ? Néanmoins, étant un grand passionné de Lorca, d’Aimé Césaire, de Rimbaud, de Mahmoud Darwich, d’Adonis, etc., il est évident qu’ils ont un peu de leurs empreintes dans mon écriture. Quelquefois, des phrases, des paroles dans la bouche de ma mère m’émerveillent au point que je ne tente aucun effort pour les rendre intelligibles, savantes ou plus accessibles dans mon écrit, tant elles sont originales, puissantes, plus belles dans leur crudité. C’est alors que je me trouve dans une langue qui abrége plusieurs mémoires et dont seul l’hybridité et ce mélange de poésie et de prose peut les faire parvenir dans leur quasi beauté originelle.  
 

Croyez-vous vraiment que les êtres humains peuvent dépasser leurs clivages culturels et religieux pour vivre ensemble en respectant leur différence ? 

 
C’est une question à laquelle j’ai répondu indirectement dans une autre question, quand j’ai parlé de notre conception de la vérité versus la vérité de l’Autre forcément erronée. Les idéologies rationalisent l’exclusion. Un collègue m’a rapporté un jour une petite discussion qu’il a eue avec un chauffeur de taxi, un latino-américain évangéliste. C’est la rencontre de deux vérités intransigeantes, de deux conceptions de la religion vraie. Le chauffeur arguait que le christianisme version évangéliste et la religion vraie, et mon collègue de rétorquer que le nouveau comme l’ancien testament sont dévoyés et que seul l’islam est vrai. Les deux sont plus que convaincus de la véracité de ce qu’ils affirment. En d’autres circonstances, ils en seraient venus aux coups de poing. Doit-on pour autant baisser les bras et se dire que la fatalité a raison de la raison des hommes ? Non, bien sûr. Ce sont les rencontres, les livres, les voyages, l’école, l’État qu’il faut repenser, la citoyenneté, toutes ces choses qui forgent nos yeux, qui nous ouvrent sur le suc des possibles insoupçonnés. Pourquoi quand il s’agit d’une femme qui plait à un homme ou vice versa la question ethnique ou religieuse devient secondaire même pour le plus religieux des hommes? Eh bien, parce que nous sommes avant et après tout des hommes et des femmes. La différence est un jardin que l’on désherbe, que l’on laboure, que l’on renouvelle, que l’on sème, que l’on irrigue, etc. ; c’est une expérience de l’altérité de chaque instant. Il faut que nous apprenions à nos enfants que personne ne le fait exprès d’être musulman ou non, d’être juif, d’être chrétien, d’être blanc, d’être Africain, d’être Berbère, d’être Arabe, d’être noir. Regarde par exemple notre regard sur le noir. Les gens les plus ouverts d’entre nous succombent au piège et ne considèrent même pas la gravité du racisme que subissent les noirs ou ceux qu’on désigne ainsi. Combien de ministres noirs a-t-on eus à la tête du pays ? Il faut apprendre à nos enfants que la couleur de la peau est la résultante d’un climat, d’une géographie, d’une histoire. Berbère, Américain, hétérosexuel ou non, ce sont des choses qui s’enseignent à l’école. Il faut instaurer, comme dans les écoles au Canada ou ailleurs, des journées contre le racisme, contre l’intimidation, contre l’homophonie, contre la misogynie, contre la ségrégation sexuelle, contre le racisme, contre toutes les haines et tous les préjugés. 
 
On a cru avec l’avènement d’Internet que les humains vont se rapprocher les uns des autres, mais on voit le contraire, notamment avec la montée effrayante des nationalismes et de l’intolérance religieuse. Pourquoi selon vous ?
 
Internet, comme presque toutes les choses, a ses avantages et ses inconvénients. Parmi ses inconvénients est que n’importe quel charlatan peut aujourd’hui s’arroger le droit de s’adresser à des milliers de gens. Regarde le succès des théories de complot sur Internet. Nous rencontrons de plus en plus de gens qui sont férus de ce genre de théories qui dispensent d’un minimum de réflexion et de profondeur. Les idéologues de tout acabit sont devenus les dieux de la toile ; ils se prennent pour des scientifiques, des savants, des journalistes, des médecins, etc. ; ils menacent ; ils apostasient au su et au vu de tous ; ils montent des populations contre d’autres. Mais, d’un autre côté, il y a un avantage certain à Internet : aucun dictateur au monde ne peut aujourd’hui exterminer une partie de ses peuples dans le silence. Internet exporte un peu, au moins un peu, de droit. Les hommes et les femmes du monde entier savent aujourd’hui que personne n’a le droit de les gouverner comme des élevages concentrationnaires. La circulation de l’information, des cultures…
 
Pour vous, pourquoi cette montée horrible de l’intolérance religieuse ? 
Au risque de me répéter, je n’en suis pas un spécialiste, cependant il est très difficile d’énumérer ne serait-ce que les causes essentielles de cette montée à nouveau des identités meurtrières et des populismes de tous genres. Dans notre cas, personne ne peut nier le fait que l’islam de nos parents disparaît, assailli de partout par une définition austère de la religion, par une conception de la vérité indiscutable à l’origine de bien des violences : violence au corps, violence contre la femme, violence contre les institutions, violence contre tout islam qui n’est pas des quatre doctrines sunnites officielles. Regarde ce qui se passe contre les Mozabites Ibadites de Ghardaïa. La chasse aux sorcières est le propre de toutes les religions quand elles sortent de l’intériorité des hommes et qu’elles essayent d’imposer à la société leur vision binaire du monde qui place les bons d’un côté et les méchants de l’autre pour faire court. C’est quand même sidérant que nos mamans et nos papas soient aujourd’hui plus ouverts que certains nos docteurs et directeurs de chaires universitaires. Je lis beaucoup le grand historien médiéviste français Jacques Legoff, le plus grand spécialiste du Moyen Âge de la fin du 20e siècle et du début du 21e siècle. Contrairement à ce que pensent beaucoup de gens, le Moyen Âge comme toute époque historique contient le meilleur et le pire. Le Moyen Âge nous a légués entre autres l’université, l’hôpital, la fourchette… Mais dans son époque la plus sombre, on retrouve exactement les mêmes ingrédients et les mêmes conceptions du monde que celles de nos pays aujourd’hui. Par exemple, au Moyen Âge, le sport a quasiment disparu, parce que le corps, comme disait un célèbre pape, est l’abominable vêtement de l’âme ! L’église à imposé aux hommes et aux femmes de ne croire qu’à l’âme. Le sportif adulé dans l’antiquité est devenu un pestiféré. Le corps est rattaché au péché, à la dissolution, à la fornication, à la chair pécheresse. Les tensions sont presque entièrement les mêmes que celles que vit le monde musulman aujourd’hui : tension entre l’homme et la femme, tension entre le corps et l’âme, tension entre la ville et la campagne, tension entre la ruralité et la citadinité, tension entre le savant et le profane, tension entre la croyance et l’incroyance, tension entre la médecine et la superstition, etc. Le rapport au merveilleux, la croyance aux miracles était tellement puissante qu’il était très dangereux n’était-ce que d’en parler dans son milieu le plus immédiat. Les médecins étaient suspects, parce que ce n’est pas la médecine qui guérit, disait l’église, mais Dieu, et les maladies sont données par Lui pour éprouver ses créatures ! Comparons, chez nous, un peu entre les années quatre-vingt et aujourd’hui : combien avions-nous de lieux et de guérisseurs par la Rukya ? Comment était notre perception des fantômes par rapport à aujourd’hui ?…   Bref, l’histoire nous renseigne que ce sont des choses déjà vues et vécues dans le passé dans d’autres circonstances, et la résurgence de ce genre de phénomènes dépend aussi des crises et du recul ou de l’avancée des sciences raisonnantes. Il y a aujourd’hui une crise du sens qui est prise en charge par le mariage capital-religion. L’islam ancestral est remplacé par le wahhabisme et le Salafisme ; le catholicisme traditionnel perd du terrain au profit de l’évangélisme, du pentecôtisme…  le judaïsme puise de plus en plus dans la définition la plus rigoriste du monde. Je puis rajouter à cela la disparition ou l’effritement des élites. Un pays qui n’enseigne pas aux enfants la philosophie, la sociologie, l’anthropologie, la psychologie… pour déconstruire les certitudes, a devant lui des lendemains incertains. Les sciences humaines sont au centre de la question et de la déconstruction de toutes les certitudes.

Que préconisez-vous comme solution pour au moins diminuer de la haine entre les humains quelles que soient leurs religions ?
 
Je viens de répondre en partie à ta question. Regarde les pressions que font subir actuellement les tenants de l’islam politique à la ministre de l’éducation, la sociologue Nouria Benghabrit-Remaoun. Elle bouscule les donnes. Regarde son idée par exemple d’introduire l’arabe populaire dans les écoles, la langue vivante de tous les jours grâce à laquelle Kateb Yacine a compris qu’il valait mieux qu’il aille dans la rue pour atteindre davantage de gens. Une langue vivante est tout simplement une langue d’échange de tous les jours. Un autre exemple pour être dans le vif de la question : Mohamed Arkoun a de son vivant toujours appelé les politiciens européens pour qu’ils créent un institut ou une université où l’on étudierait le fait religieux et non pas la religion, pour humaniser les religions, les étudier à la lumière des sciences humaines ; étudier le langage, la géographie, l’anthropologie religieuse, culturelle, sociale, pour y disséquer le processus de leur construction et mettre une barrière nette entre la religion politique et la foi. Pour le reste, j’ai parlé de la ministre de l’éducation pour une raison bien simple : je me trompe peut-être, mais je crois que quelle que soit la nature du pouvoir en place, il y a un peu de la sociologue et de la chercheuse dans ce qu’elle entreprend. D’ailleurs, je suis convaincu qu’il y a dans tous les secteurs des gens qui font de leur mieux. Mais, à défaut d’arguments, on est tout le temps dans la discréditation ; on évoque tout le temps ses origines juives, comme si le malheur du monde, tout le malheur, était à l’origine juif.  
 

Le choc des civilisations est-il inévitable ? 

 
Il n’y a pas de choc des civilisations. Rien que dans la plupart de nos mets, rien que dans notre assiette, il y a un peu de chacune des civilisations du monde et de l’histoire. Combien de fruits et de légumes qui nos sont venus des Aztèques ? Qui peut se passer de la roue qui nous vient de la Mésopotamie parait-il ? Le couscous est berbère, il est l’un des plats les plus consommés au monde ; la pizza est italienne, le pot-au-feu est français, etc. ;  personne ne se pose la question sur l’origine géographique ou religieuse de tel ou tel autre plat. Les civilisations s’inter enrichissent, ce sont les vérités qui s’entrechoquent. Les conservateurs occidentaux évoquent à la moindre occasion la théorie du politologue américain Samuel Huntington qu’il a développée notamment dans son célèbre The Clash of civilizations publié en 1993, pour rationaliser leur discours sur l’origine chrétienne de la démocratie, de l’égalité, de la modernité, alors qu’il n’en est rien en réalité. C’est une théorie essentialiste et essentialisante. Je crois que l’homme est plus complexe que cela et que Orient et Occident sont d’abord des fractures imaginaires comme l’a si bien développé Georges Corm dans son essai Orient-Occident, la fracture imaginaire. Le démocrate laïc algérien, croyant ou non, s’entendrait bien mieux dans un espace public en Occident avec un Européen ou un Américain du nord mieux qu’un intégriste du même patelin… 
 

Avez-vous d’autres projets pour le moment ?

 
L’écriture est une passion et la passion est dévorante ; elle ne s’éteint qu’avec l’extinction ultime. Oui, j’ai plusieurs manuscrits qui attendent leur tour. Mon deuxième roman sortira en 2017. Et je puis dire humblement que tous les sujets dans lesquels je m’aventure sont nourrissants, on ne peut plus passionnants. Je crois que la Méditerranée, notre géographie, notre cheminement historique, la Kabylie, Aokas, la nature géographique et plurielle de l’Algérie… nous ont choyés. J’ai toujours pensé que le sol, le sable, la mer et l’air chez nous sont tellement riches des fruits de la mémoire qu’il suffit de se pencher pour en ramasser. Au fond, les romans s’écrivent tous les jours autour de nous. Il suffit de s’asseoir, de les objectiver un tantinet, de fouiller ça et là pour ne pas dire n’importe quoi et d’aller de l’avant. Il y a beaucoup de lecteurs dans ma région, de grands lecteurs. Déjà très jeune, je ne comprenais pas pourquoi ils n’écrivent pas les livres.  Ils en ont la possibilité, l’outil et les capacités. Il leur reste la persévérance et une conscience plus aiguisée de l’écrit, c’est-à-dire lire avec la conscience de s’en inspirer, de construire quelque chose…
 


Vous avez quitté l’Algérie depuis plusieurs années déjà, quel souvenir gardez- vous encore de votre enfance en Kabylie ?

 
Je suis un peu surpris de la question. Je crois qu’au fond mon esprit n’a jamais quitté mon enfance et l’espace qui l’abreuvait de comment et de pourquoi. Même physiquement ailleurs, je suis tout le temps en train de ramasser des bouts de mémoire, de demander à ma mère, à ma grand-mère, à ma famille, à mes proches de reconstruire chacun à sa manière telle ou telle autre histoire, de me dire les mots exactes du récit originel, etc. Je suis en train de revivifier certains mythes, de les construire et de les reconstruire. Je suis de tout ce capital symbolique qui me prolonge dans le monde ; je suis d’une culture dont la chambre des invités était la plus belle de la maison. Alors si je me souviens ! Je ne cesse pas de prolonger l’enfant incurable en moi ; celui qui s’abreuve aux féeries, celui qui récite les fontaines comme on récite les chansons, celui qui enfreint insouciamment les règles tous les jours pour s’enquérir d’espaces nouveaux. Le plus beau pays au monde n’est pas géographique, mais un état d’âme, et le meilleur des états d’âme est celui de l’enfance. L’enfance est une géographie qui transcende toutes les topographies et toutes les frontières. Au fond, je ne suis jamais entièrement parti.  

Vous êtes maintenant depuis un moment à l’étranger, est-ce que le recul, par rapport au pays d’origine, que permet l’exil est productif dans le domaine littéraire ?

 
Chacun va te dire sa réponse et la question varie d’une personne à une autre. Il y a un risque à écrire en exil, bien entendu, comme partout d’ailleurs : c’est celui de sombrer dans la nostalgie et de ne voir de son pays que la patrie de l’insouciance, des gens innocentes, des êtres tous aussi généreux. Cependant, l’exil offre la clarté du voyage en soi ; le souvenir le plus enfoui remonte à la surface aisément ; j’ai l’impression que les images me sont restituées dans leur originalité première. Nous avons tous en nous une fontaine qui glougloute, un ruisseau qui chante, une colline dont on se sent mieux, un moment où la lecture du temps sur la face du ciel nous est singulière. Maintenant est-ce que l’exil de nos parents et de nos grands parents est le même que le nôtre? Je ne le pense pas. Nous parlions tout à l’heure de l’information mondialisée. Aujourd’hui les distances sont plus abrégées et les déplacements, à mon avis, sont plus faciles. Bien mieux, nous appartenons de plus en plus au monde davantage qu’à notre pays, région ou tribu.   

Un mot pour conclure ?

 
Que dire hormis merci. Merci pour tout l’engouement et la magnifique réception de La coureuse des vents. Quelqu’un de chez moi a écrit sur KabyleUniversel un petit commentaire où il disait ceci : enfin, depuis les temps qu’on attend ! Ou quelque chose du genre. J’avais des larmes aux yeux. Ça sonnait un ami d’enfance, quelqu’un qui me connaissait bien et qui attendait depuis longtemps. J’ai déjà dit que sans tout ce pays pétri d’azur, il n’y aurait peut-être pas eu le roman ou le même en tout cas. J’espère du fond du cœur avoir donné l’envie de lire et d’écrire au moins à quelques uns. Toute œuvre est en vérité un rêve fait ensemble. Merci à toi et salut à Aokas, le requin-pays ouvert sur l’horizon et sur l’Autre.  
 
Entretien réalisé par Hafit Zaouche pour le quotidien algérien La cité, le 14 juillet 2016
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Re: À bâtons rompus avec l’écrivain Louenas Hassani : comment du personnage de Nedjma naquit celui d’Addis dans La coureuse des vents

Message  laic-aokas le Mer 4 Jan - 11:23

http://kabyleuniversel.com/2017/01/03/a-batons-rompus-avec-lecrivain-louenas-hassani-comment-du-personnage-de-nedjma-naquit-celui-daddis-dans-la-coureuse-des-vents/
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