Entretien avec l’auteur-compositeur Tahar Aïssi : Le combat identitaire via la chanson engagée

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Message  Azul le Dim 14 Juin - 16:48

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14/06/15 lacite
Entretien avec l’auteur-compositeurTahar Aïssi : Le combat identitaire via la chanson engagée
Gros plan. Tahar Aïssi, cet Aokassien, natif d'Aït Bouaïssi dans la commune de Tizi n’Berber, est auteur-compositeur-interprète, ayant déjà 3 CD sur le marché,  est aussi enseignant de langue et culture amazighes et chargé de cours (Méthodologie de la recherche scientifique)  à l'université de Béjaïa.  Il est également doctorant en troisième année à l'université de Paris VIII (Sciences de l'éducation).
 
«La Cité» : vous préparez une thèse de doctorat à Saint Denis (Paris). Peut-on connaître le thème de votre recherche ?
Tahar Aïssi : « C'est un thème qui reflète mon identité sociale, culturelle, politique et professionnelle. Mon thème de recherche s'intitule : "Chanson engagée et éducation. Impacts et contribution à la formation d'une conscience identitaire berbère en Algérie". Ce travail porte essentiellement sur l’apport de la chanson berbère engagée et sa contribution au travail identitaire. Il consiste à étudier l’engagement de chanteurs ciblés et leur part dans la formation d’une conscience identitaire berbère en Algérie et analyser les processus de "conscientisation identitaire" dans les interactions chanteurs/public. Je m’intéresse aussi à la formation et aux apprentissages informels que permet ce type de chanson ».
 
Cela doit être un thème original. Pouvez-vous nous donner un petit aperçu sur ce sujet, qui est très intéressant quand même ?
« La chanson, chez la majorité des Berbères, était un tabou,  à un certain moment. Ensuite, elle devient un instrument de combat dans les mouvements de revendication.
Elle a acquis une dimension importante à tel point que certains chanteurs (kabyles surtout) sont devenus de véritables repères dans la société berbère. D’aucuns sont convaincus que c’est grâce à la chanson, à côté d’autres éléments  bien sûr, que la langue berbère vit et se développe encore de jour en jour.
C'est dans ce contexte que je m’interroge sur le rôle qu’elle a joué avant, pendant et après la période dite revendicative. J’attèle à montrer ce qu’elle est réellement après l’avènement de l’ouverture démocratique en Algérie. Autrement dit, une question de détail jalonne la problématique principale : qu’apprend-on réellement à travers cette chanson ? Je pars de l'hypothèse que la chanson berbère engagée a contribué et contribue encore à l’éveil et à la formation d’une conscience identitaire berbère en Algérie. En raison d’une absence provoquée des domaines du cinéma et du théâtre, la chanson a joué le rôle de défense de la culture berbère exclue pendant longtemps de la vie éducative et politique. Pour moi, elle constitue un outil culturel d’éducation populaire. »
 
D'aucuns soutiennent que l'engagement en chanson est une aberration. Quel est votre avis ?
« Non, je ne suis pas d'accord. Il est impossible d'imaginer que la création artistique puisse être indépendante du contexte social. D’une façon ou d’une autre, la chanson constitue un moyen pertinent de communication.
Néanmoins, il faut admettre que la chanson engagée est une arme à double tranchant: elle peut initier sur l'universalité comme elle peut faire l'objet d'un endoctrinement. La chanson a une  fonction sociale et politique des plus importantes, comme disait  Matoub Lounès. » 
 
Vous êtes de la première promotion des enseignants de tamazight, promotion Mouloud-Mammeri. Comment vous est venue l'idée de reprendre les études, à un âge avancé, alors que vous étiez enseignant titulaire au lycée ?
« Tout d'abord, les études n'ont pas d'âge. Personnellement, j'adhère à ce que disait George Lapassade : «L’homme moderne apparaît de plus en plus comme pour être inachevé.» Aujourd'hui, nous vivons dans un monde où  la formation devient une nécessité.
L'éducation et la formation ne s’arrêtent pas à la sortie de l’école, mais tout au long de la vie. L’idée de reprendre des études à l’université de Paris VIII m’a été  suggérée par mon ami, Nacereddine Aït Ouali, que j’ai rencontré lors d’un stage des formateurs pratiquant la pédagogie de projet avec le dispositif conçu par Annie Couëdel de l’université Paris VIII. Il a insisté à ce que je reprenne des études pour me perfectionner et faire avancer l’enseignement de tamazight. Après ma réussite en Licence, Master1 puis Master2, j’ai décidé alors de continuer en Doctorat, car il me semblait que ma formation restait inachevée. »
 
Vous avez fait un parcours professionnel presque atypique: vous avez enseigné au primaire, au CEM, au lycée puis à l'université... Quel est le palier dans lequel vous vous sentez mieux, où  réussir ?
« Il n’y a pas de palier aisé que l'autre. Dans l'éducation, il n’y a pas de tâche facile. Le problème ne se pose pas en termes  de niveau ou de palier, mais bien en termes de pédagogie adoptée et adaptée. Chaque niveau requiert une approche appropriée. A mon avis, établir une relation pédagogique -qui est le noyau central qui vibre au cœur de l'acte éducatif- est l'une des clés de la réussite.
L'importance de cette dimension affective et son impact sur la réussite est valable même au niveau des études supérieures. Cependant, réussir sa relation avec ses élèves ou ses étudiants ne signifie pas nécessairement réussir son enseignement. Parler de réussite c'est parvenir à un résultat favorable. Je ne parle pas des résultats chiffrés comme on a l'habitude "d'évaluer"  après chaque examen; ce n'est pas un taux de 99.99% de réussite au Bac  qui déterminera la performance et la bonne santé d'un système éducatif donné ! L'essentiel n'est pas dans la quantité mais dans la qualité du sujet formé.
Dans tous les cas, si l'effort de l'enseignant est indispensable, il ne suffit pas à lui seul de former un bon citoyen de demain, d'où la mise en œuvre d'une politique d'éducation sérieuse, basée sur l'esprit rationnel, scientifique et non sur la raison idéologique et calcul machiavélique. » 
 
Un mot sur notre système éducatif...
«Je ne suis pas spécialiste en la matière pour le juger, mais en tant qu'enseignant, je pense que la politique éducative dans notre pays est plus qu'alarmante. Il ne suffit pas de réformer pour réformer, mais pour changer réellement. Chacun de nous sait que ce n’est pas avec des textes et des circulaires qu’on aboutit à des résultats, mais avec un engagement réel, conjugué à un travail sérieux et méthodique. L'erreur relevée, aujourd'hui, à l'épreuve de langue arabe (Bac-2015 ndlr), nous renseigne sur l'état de santé de notre système éducatif. Bien qu’il s’agisse d'une erreur humaine, mais c'est malheureux quand même de voir des débâcles, de manière répétée, à ce niveau; si ce n'est pas la fraude, c'est l'erreur! Malheureusement tout est "normal", dans un pays où règne le bricolage…»
 
Dans votre présentation, vous avez omis de dire que vous êtes aussi chanteur...
« Oui, c'est vrai. Je suis aussi  un "ACI", auteur-compositeur-interprète. J'ai trois CD sur le marché. Mais je vous avoue que je n'ai jamais imaginé faire une carrière dans la chanson. Je chante généralement pour le plaisir, tout en espérant transmettre des messages, bien sûr. Néanmoins, j’admire et j’apprécie tout ce qui est art. J’aime beaucoup la chanson engagée, c’est de là que vient mon thème de recherche et spécialement la chanson engagée berbère. »
 
Dans votre dernier album, vous avez osé briser un tabou en chantant avec l’accent du littoral (s’tsahlit). Une première dans l'histoire. Comment vous est venue l'idée ?
« C'est dans l'ordre logique des choses. On ne peut pas emprunter un parler pour s'adresser à son public afin de lui transmettre un message. Il faut apprendre à être ce que l'on est. Je parle tassahlit, je chante en tassahlit, je l'assume; c'est un principe. Si je ne suis pas accepté comme je suis, je n'ai pas besoin d'être accepté! 
C'est valable aussi pour mon algérianité et mon identité berbère: si je ne suis pas reconnu en tant que Berbère, je refuse qu'on m'attribue une fausse identité ! Aussi, je pense que le meilleur moyen de se décomplexer par rapport à son parler est tout bonnement de le vulgariser. Tassahlit fait partie de tamazight, c'est toute une culture patrimoniale.
Il y a des mots typiquement amazighs que l'on trouve pas ailleurs. C'est le cas de toutes les variantes berbères, qui font la richesse de celle-ci. Il faut cesser de penser qu'un autre parler, une autre langue ou  autre religion, étranger(es) au nôtre, signifie danger, supérieur ou inférieur au nôtre.
Pour ce qui est de tassahlit, c'est vrai, certains artistes ont toujours préféré de s'exprimer dans d'autres parlers tout en ignorant leur propre parler. C'est un choix que je respecte et  que je trouve déplorable aussi. Mais cela ne veut pas dire qu'ils sont forcément complexés. L'objectif, peut-être pour eux,  est d'employer un parler compris par tous les Kabyles, afin que le message soit bien reçu. Parfois ça relève de l'hospitalité aussi. En tout cas, je ne peux pas répondre à la place des autres. Une chose est sûre: à force de mélanger dans les parlers, on risque d'en créer d'autres. »
 
Quels sont les sujets abordés dans vos chansons ?
« Mes chansons traitent plusieurs sujets, on y trouve du sentimental, du social... et même du politique. J'accorde un traitement à l'éducation aussi. »
 
On peut dire donc que vous êtes un chanteur engagé ?                                                                                          
« Je ne sais pas. C'est le public qui juge. Dans le contexte kabyle, un chanteur  est dit engagé lorsqu’il s’engage publiquement pour son identité et son attachement à sa langue maternelle. L’engagement se fait aussi bien par ses œuvres que par ses actions et apparitions physiques. Donc ce n'est pas forcément le texte en soi qui caractérise l'engagement d'une chanson, parfois le dernier mot revient au public qui décide. Aussi, pour paraphraser le sociologue français, Anthony Pecqueux, "la chanson n'est pas forcément  engagée dans l'intention du chanteur, mais dans ses impacts et les effets qu'elle produit" ».
 
Vous avez contribué récemment à la publication d'un livre collectif, intitulé ''De la pédagogie de projet et de l'enseignement de tamazight en Kabylie" publié aux Editions de L'Odyssée. En quoi consiste cet ouvrage ?
« Pour ce qui est de cet ouvrage,  je tiens tout d'abord à préciser que le mérite revient à mon ami Nacereddine Aït Ouali (docteur en littérature française, à l'université de Paris VIII), qui ne cessait de nous rappeler, à chaque fois la nécessité d'écrire un livre sur la pédagogie de projet. L'objectif du livre est d'exposer un travail de terrain pour montrer ce que peut apporter la pédagogie de projet à l'apprenant, pour l'acquisition d'une langue et comment se réalisent divers apprentissages, centrés sur l'élève.
Les participants à cet ouvrage, sont diplômés en sciences de l’éducation de l’université Paris VIII, et viennent  de cycles d’enseignement primaire, secondaire et supérieur. Une première dans la rédaction d’un ouvrage en Algérie.
Ce livre expose des recherches sur la pratique de la pédagogie de projet dans l’enseignement de tamazight et du français. Il est composé de quatre parties où on y trouve l’état des lieux de l’enseignement de tamazight en Algérie, la pédagogie de projet et  l’acquisition des langues (par d’Annie Couëdel, Maître de conférences en sciences de l’éducation à l’université Paris VIII), la dimension théorique de la pédagogie, des recherches-actions et réflexions sur l’enseignement de tamazight et la pédagogie de projet…»
 
Mais beaucoup posent encore le problème de la transcription de tamazight, qu’en pensez-vous ?
«Votre question a toujours suscité une problématique dans notre pays, et qui devient une polémique entre les usagers des trois graphies retenues. 20 ans après son introduction dans le système éducatif, tamazight n'est pas encore standardisée! Le problème c'est qu'on a souvent tendance à politiser les choses. Nous avons vu même les politiciens islamistes se mêlent dans les affaires des linguistes, en proposant le caractère arabe pour la transcription de tamazight !
C'est du n'importe quoi. A mon avis, les spécialistes dans le domaine ont, pourtant, tranché la question. Parmi les trois systèmes qui sont en usage, je pense que le caractère qui reflète mieux la structure morphologique et morpho-syntaxique de tamazight est le latin.
Il faut savoir aussi que lorsqu'on a le choix  entre plusieurs systèmes d'écriture, plusieurs critères doivent être pris en considération dont celui plus favorisé par l'opinion publique. »
 
Un projet pour tamazight ?
« Oui, nous travaillons actuellement sur la traduction en tamazight  du livre que nous avions publié. Il y a aussi  une revue pédagogique que nous allons  lancer bientôt.»
 
Un message pour les gens qui luttent chaque jour pour la prospérité de notre culture…
Depuis la Crise anti-berbériste en 1949, le travail pour la reconnaissance et le développement de notre culture berbère a donné quelques fruits. Il faut se rappeler que les gouvernements algériens depuis 1962 ont essayé (et essayent encore) de faire disparaître notre culture et notre langue par tous les moyens.
C’est grâce à beaucoup de militants et militantes engagés que nous sommes parvenus aujourd’hui à arracher quelques droits. Mais il faut continuer le combat, car la situation dans laquelle nous vivons est plus menaçante et dangereuse  aujourd'hui qu'elle ne l’était avant. Il faut absolument passer du stade de la revendication traditionnelle à celui de la production réelle.
Entretien réalisé par Hafit Zaouche


Dernière édition par Azul le Dim 14 Juin - 16:56, édité 1 fois
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Message  Azul le Dim 14 Juin - 16:50

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