Entretien avec l’écrivaine Bahia Amellal

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Message  Aokas Revolution le Mer 20 Mar - 12:00

«L’Algérie m’a permis de faire des études poussées»
Bahia Amellal, écrivaine algérienne originaire de la wilaya de Tizi Ouzou, a déjà publié deux livres qui racontent l’Algérie d’une époque qui n’est plus la nôtre mais dont la découverte ou la redécouverte pour certains ne peut être dénué d’intérêt, voire pourrait s’avérer utile. Les deux livres dont nous parle Bahia Amellal dans cette interview sont intitulés : «La ruche de Kabylie» et «Dans le giron d’une montagne». Ils ont été tous les deux publiés chez les Editons Achab.

Concrètement qu’est ce qui a fait germer en vous ce besoin d’écrire ?
Longtemps habituée à un rythme soutenu (études et travail), à la fin de mes études, il me fallait trouver autre chose et c’est donc l’écriture qui s’est imposée à moi. Mais il est évident qu’il faut aimer cela !
A l’instar de la majorité des écrivains, vous revenez dans vos deux livres sur les années de votre enfance et de votre adolescence, est-ce à dire qu’on n’est bien inspiré que quand on revisite les méandres des premiers pas de sa vie ? Il n’est pas question de moi-même ni dans l’un ni dans l’autre des deux livres.
Pour «La Ruche de Kabylie» (1940-1975), j’en parle de l’extérieur, avec un regard que j’espère objectif, puisque je n’ai pas fréquenté ce mouvement ni une quelconque structure tenue par les missionnaires. Quant à «Dans le giron d’une montagne», ce livre raconte une histoire qui se termine en 1962. Je n’étais pas encore née.

Ecrire sur une Kabylie qui n’existe plus et dont il ne reste pratiquement aucune trace aujourd’hui, a-t-il pour but justement de laisser des empreintes pour les générations qui n’ont pas connu les choses dont vous parlez dans votre livre ?
Si je suis aujourd’hui la seule à avoir écrit sur «La Ruche de Kabylie», beaucoup avant moi ont raconté la Kabylie d’antan. Je considère ces écrits comme une sorte de miroir qui nous permet de jeter un regard critique sur nous-mêmes, voir ce que nous étions et analyser le parcours que nous avons emprunté. Il y a une question qui s’impose à nous: Aurions-nous pu prendre une autre voie pour que le point d’arrivée soit meilleur que celui que nous avons atteint aujourd’hui ?

Dans votre deuxième livre au titre évocateur, «Dans le giron d’une montagne», vous optez pour un genre d’écriture qui n’est ni un roman ni un récit. Vous parlez plutôt de chronique. Ce choix s’est-il imposé à vous ?
J’ai moi-même choisi de « ranger » cet écrit dans la case des chroniques bien que je sois contre toute identification des genres (essai, chronique, document, roman..). Seule compte l’œuvre, ou l’affirmation contenue dans le texte. La littérature est un espace de liberté (dans les limites de la morale et de l’éthique) et dont je compte bien profiter. J’essaie de composer avec certains ingrédients, une logique, quelques principes fondamentaux et le tout dans un genre libre et personnel. Peut-être qu’avec cela je réussirais à m’éloigner des genres.Le mouvement de la Ruche de Kabylie n’a jamais fait l’objet de recherches, le thème lui-même est singulier quelle que soit la façon avec laquelle il est traité. Dans le giron d’une montagne, la chronologie des faits et la discontinuité du texte par le recours à des tableaux de vie divers et à des périodes définies nous rappellent la forme d’une chronique. Mais cette discontinuité est partielle, puisque j’ai « fait appel » à des personnages qui servent de ciment entre les différents chapitres, ce qui donne aussi un aspect romancé car j’ai pu relater des aventures, parler de sentiments, d’us et de coutumes. Cette chronique se veut vraie dans le sens où les informations sont puisées dans diverses références ainsi que de témoins ayant connu cette société et son mode de vie. Je me permets de citer la journaliste Lynda Graba qui a su, dans une chronique d’El Moudjahid, décrypter ce genre.

Qu’est ce qu’une femme algérienne, kabyle et écrivaine en même temps ?
Je ne me permettrais pas de parler au nom de toutes les Kabyles et encore moins de toutes les Algériennes. Les parcours, les aspirations, les situations personnelles et familiales, l’entourage, les chances qui leur sont offertes, la volonté qu’elles y ont mises pour les saisir sont différents. L’Algérie m’a permis de faire des études poussées. S’il fallait être riche pour cela, jamais je n’aurais pu réaliser ce parcours. Certes, il y a un effort personnel et une volonté mais l’école gratuite a été source de lumière pour beaucoup d’entre nous. C’est le côté miracle de l’Algérie.Le caractère Kabyle apporte sa spécificité que certains rejettent, que d’autres feignent d’ignorer et que le reste revendique. Un kabyle est obligatoirement Algérien ne serait-ce que par son repère géographique. Ce repère indéniable est une chance qui n’est pas donnée à tous, raison pour laquelle il faut le préserver en contrant la modernité, la mondialisation et les vents divers.L’écriture n’est pas une priorité ni une activité vitale, elle se trouve donc reléguée au dernier rang parmi toutes les obligations qui s’imposent à nous. Une femme ne peut pas prétexter une envie d’écrire pour se retirer ou faillir à ses obligations mandatées par la société. J’ajouterais qu’en Algérie, une femme peut être limitée dans ses investigations. Les déplacements à travers le pays pour des conférences, des manifestations culturelles ou pour la rencontre de témoins, vous poussent à réfléchir deux fois au lieu d’une.En somme, la situation de la femme algérienne présente plusieurs facettes, les meilleures et les pires qui nous renvoient l’image d’un pays pluriel où se côtoient tous les contrastes.

Le fait d’avoir suivi des études qui ne vous prédestinaient aucunement à l’écriture constitue-t-il un handicap, ou bien écrire n’a vraiment pas grand-chose à voir avec sa propre formation ?
Les études, quelles qu’elles soient, ne sauront jamais gêner ni freiner une quelconque autre activité intellectuelle, bien au contraire et ce, quelle soit le décalage entre son domaine de spécialité et le sujet traité par ailleurs. Et je rajouterais que dans le geste de l’écriture, ces « études » viendront, qu’on le veuille ou pas, apposer une empreinte, même de la façon la plus sournoise qui soit car elles vous guident dans les principes de base, elles imposent une éthique, un raisonnement, une distance et de la prudence dans les propos. Toutes les sciences, sans exception enseignent cela. Les conclusions hâtives sont bannies et l’information, d’où qu’elle vienne, renvoie à sa source.J’ai pour habitude de dire qu’il n y a pas d’incompatibilité entre la science et l’écriture. Je suis tentée d’affirmer que l’incompatibilité n’existe avec aucun autre type d’études, scientifiques ou pas.

Vous n’êtes sans doute passée à l’écriture qu’après vous être abreuvée de lectures dont certaines n’ont pas été sans vous influencer dans votre cheminement dans l’écriture. Pouvez-vous nous parler des écrits et des auteurs qui ont pu ou pas vous influencer ?
La lecture est imparable. Elle ne précède pas seulement l’acte de l’écriture, elle l’entoure, l’accompagne et le distancie aussi. Je lis des ouvrages qui viennent de tous les horizons et qui traitent de tous les thèmes. Dès lors où l’être humain, sa nature, ses forces et ses faiblesses font le cœur du récit, on y retrouve toujours une partie de soi. Quelle que soit la région, la période, la culture, les us et coutumes auxquels font référence ces divers écrits, toute distance est effacée car seul l’être ressort comme le principal personnage. Je n’aime pas citer car je ne saurais être exhaustive mais voici quelques titres qui mettent en avant la nature propre de l’homme où qu’il soit et d’où qu’il vienne!
Je retrouve le chauvinisme algérien dans «Sang impur» de l’irlandais Hugo Hamilton qui décrit les rapports entre irlandais et anglais; je retrouve quelques unes de nos valeurs communautaires dans Les raisins de la colère de John Steinbeck ; je retrouve les débordements de l’être face à l’opulence dans «le jeûne et le festin» de Anita Desaï qui raconte le rapport à la nourriture d’une famille indienne comparée à une famille américaine ; Je retrouve l’universalité de la jalousie dans «La Sainte» de Mohammed Attaf et l’universalité du caractère intégriste dans Et l’ombre assassine la lumière de Youcef Merahi. Il y a de l’humanité dans « J’ai oublié de t’aimer» de Tarik Djerroud. Certains auteurs ont certes recouru à leur situation personnelle mais ont su projeter cela dans un ensemble historique ou circonstancié, je cite à titre d’exemple» L’éducation algérienne «de Wassila Tamzali» et «Délit de survie» de Saïd Smaïl. Ces deux intellectuels ont eu l’élégance d’inscrire une partie de leur histoire dans un contexte beaucoup plus large qui invite le lecteur à la critique et à la réflexion et qui lui permet de comprendre une situation politique ou sociétale. J’aime les écrits historiques et/ou culturels comme «Amirouche» de Saïd Sadi où des affirmations bousculent la curiosité du lecteur ; ou comme «La Casbah» de Louhal Noureddine, un ouvrage au dosage fin entre culture, histoire et coutumes et où la beauté d’un site chargé d’histoire est mise en valeur. Autant de genres que j’apprécie même si on ne partage pas toujours les idées exposées.Pour répondre exactement à votre question, tous ces écrits sont susceptibles de m’influencer ou de m’inspirer. Il y a cependant ceux où l’auteur, sans gêne, se positionne lui-même ou ses proches au centre et nous impose, à nous lecteurs, une image dorée et figée…de sa personne. Il y a là, à mon sens, une sorte d’indécence à réduire le lecteur à ce rôle.

Et quelles sont vos toutes dernières lectures ?
«Le dur et invraisemblable parcours d’un combattant» de Aït-Mehdi Mohamed Amokrane (Algérie); «Demain les chiens» de Clifford Simak (Etats-Unis) ; «Ashworth Hall» de Anne Perry (Irelande) ; «Sauve-toi la vie t’appelle», de Boris Cyrulnik (France) ; «Le dictionnaire amoureux de l’Algérie», de Malek» Chebel ; «Aux états-Unis d’Afrique» d’Abdourahman A. Waberi (Djibouti), sont mes quelques dernières lectures.

Avez-vous des projets d’écriture en cours ou en perspective ?
Le projet immédiat et que j’ai achevé en termes d’écriture, est la deuxième édition de «La Ruche de Kabylie». Les autres travaux sont en cours de réalisation. Je les mène parallèlement mais l’un d’eux émergera pour s’imposer une sortie en premier. Attendons !!

Pouvez-vous décrire comment se sont déroulées les activités de promotion de vos ouvrages ici en Algérie (ventes dédicaces, cafés littéraires, conférences, débats…..)
Dans le domaine de l’édition des livres, il y a deux volets intimement liés et pourtant peu compatibles: le volet intellectuel et celui commercial. L’auteur participe au geste commercial tout en tentant de partager ses idées, en l’occurrence lors des rencontres-dédicaces. J’ai beaucoup apprécié les échanges avec le public lors de ces rencontres ou autour de conférences.
Puisque l’occasion m’est offerte, je remercie les libraires qui m’ont ouvert les portes de leurs locaux pour ces rencontres, à savoir Omar Cheikh (Librairie Cheikh,Tizi-Ouzou) ; Yahiaoui (Librairie Libre pensée, Tizi-Ouzou), Boussad Ouadi et Sadeg (Librairie Les Beaux Arts, Alger) et Ould Ali El Hadi de la maison de la culture de Tizi Ouzou.
Le public dans son ensemble a été généreux par ses encouragements et ses remarques constructives.

Entretien réalisé par Aomar Mohellebi


Aokas Revolution

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Message  Aokas Revolution le Mer 20 Mar - 12:01

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